L’or traverse une phase paradoxale : jamais les banques centrales n’ont autant fait monter leurs réserves, et pourtant l’once peine à trouver un plancher. À 4 210 dollars, le métal jaune accuse un recul de près de 25 % par rapport au record de janvier. Les flux réels et le sentiment de marché ne se sont jamais écartés à ce point. La faute à une conjonction de facteurs macroéconomiques et géopolitiques qui court-circuite le traditionnel rôle de valeur refuge.
La Fed verrouille le robinet des taux
Le principal frein à la hausse de l’or reste la politique monétaire américaine. Kevin Warsh, nouveau président de la Réserve fédérale, maintient le cap sur la stabilité des prix. Le taux directeur est resté inchangé dans une fourchette de 3,50 % à 3,75 %. Les investisseurs espéraient des baisses ; c’est l’inverse qui se profile. Près de la moitié des membres du FOMC jugent qu’un nouveau tour de vis est nécessaire cette année. Les marchés à terme estiment à 70 % la probabilité d’un relèvement d’ici septembre. Une position faucon qui renforce le dollar et pénalise l’or, actif sans rendement.
À ce cocktail s’ajoute une inflation américaine tenace, toujours au-dessus de l’objectif de 2 %. Le prochain test décisif sera l’indice PCE, mesure préférée de la Fed, publié cette semaine. Un chiffre plus élevé que prévu accentuerait encore la pression sur l’once.
L’apaisement iranien mine la prime de risque
Parallèlement, les tensions géopolitiques s’estompent. Les États-Unis et l’Iran ont conclu en Suisse une feuille de route prévoyant un accord dans les soixante jours. La réouverture permanente du détroit d’Ormuz a déjà fait plonger le Brent sous les 80 dollars. La baisse des coûts de l’énergie freine l’inflation et réduit mécaniquement l’attrait de l’or comme couverture. Le métal jaune perd ainsi l’un de ses principaux moteurs de demande spéculative.
Les banques centrales contre-attaquent, mais pas assez
Malgré ces vents contraires, les instituts monétaires n’ont jamais été aussi actifs. Selon le World Gold Council, 89 % des gestionnaires de réserves prévoient d’augmenter leurs stocks d’or dans les douze mois à venir. Un record : 45 % d’entre eux entendent accroître activement leurs avoirs. La raison est politique : le gel des réserves russes par les pays occidentaux en 2022 a marqué un tournant. Les banques centrales se tournent vers l’or, actif hors de toute juridiction étrangère, et près des trois quarts des réserves managers envisagent de réduire leurs avoirs en dollars.
En avril, les achats nets ont atteint 19 tonnes. La Pologne a été le plus gros acquéreur avec 14 tonnes supplémentaires – ses réserves d’or représentent désormais près d’un tiers de ses actifs de réserve. La Chine a enregistré son 18ᵉ mois consécutif d’achats nets. La Banque nationale tchèque continue également de renforcer ses stocks. Du côté des vendeurs, la Russie cède du métal, signe des tensions financières liées à la guerre, tandis que la Turquie liquide une partie de ses réserves pour soutenir la livre faible et réguler la demande intérieure.
La Chine compense l’atonie indienne
Côté demande physique, l’Asie prend le relais. La Chine a importé 163 tonnes d’or en mai, son plus haut niveau depuis plus de deux ans. Sur les cinq premiers mois de l’année, les entrées ont bondi de 76 %. Les particuliers chinois se protègent contre l’érosion monétaire. Ce flux compense en partie la faiblesse indienne, où le gouvernement a imposé des droits d’importation de 15 %, freinant brutalement la demande.
Les analystes revoient leurs cibles à la baisse
Les grandes banques d’investissement ajustent leurs prévisions. Morgan Stanley a abaissé son objectif de cours pour 2026 à 5 200 dollars. Goldman Sachs a suivi avec une cible à 4 900 dollars. Les deux invoquent la politique monétaire restrictive et les sorties des ETF aurifères. Goldman estime néanmoins que les banques centrales achèteront en moyenne 60 tonnes par mois en 2026, un socle qui empêche l’once de s’effondrer complètement.
Pour l’heure, l’or reste prisonnier du duel entre la fermeté de la Fed et les achats stratégiques des États. Tant que les taux américains ne baissent pas, les records de janvier paraissent hors d’atteinte.
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