La semaine s’achève sur une nouvelle note négative pour Micron Technology. L’action du spécialiste américain de la mémoire a clôturé vendredi à 760,90 euros, cédant 0,54 % sur la séance, après être même tombée à 753,10 euros en cours de journée, soit un recul de 1,56 % à l’ouverture. Le titre accuse désormais un repli de 31,07 % par rapport à son sommet sur 52 semaines touché en juin, et s’inscrit environ 11,59 % sous sa moyenne mobile à 50 jours — un signal technique qui traduit l’essoufflement du rebond amorcé ces dernières semaines.
Le marché regarde déjà au-delà des records
Pourtant, les fondamentaux affichés par le groupe restent spectaculaires. Pour son troisième trimestre fiscal clos le 28 mai, Micron a dégagé un chiffre d’affaires de 41,46 milliards de dollars et un bénéfice par action de 24,67 dollars — les deux sources divergent légèrement sur ce dernier point, l’une évoquant 25,11 dollars, mais la performance dépasse dans tous les cas très nettement le consensus des analystes, qui tablaient sur 20,49 dollars. Le management indique par ailleurs que ses mémoires HBM3E et HBM4 sont déjà entièrement vendues jusqu’en 2027, avec des premières commandes qui s’étendent jusqu’en 2028. Le budget d’investissement pour l’exercice en cours a été relevé à environ 27 milliards de dollars, et le groupe anticipe des dépenses supérieures à 40 milliards pour 2027.
Mais ces chiffres appartiennent déjà au passé. Ce qui préoccupe les investisseurs, c’est la trajectoire des prix du DRAM et du NAND, le cœur du modèle économique de Micron. Citi Research a donné le ton vendredi en ramenant son objectif de cours de 1 400 à 1 150 dollars, tout en maintenant sa recommandation d’achat. L’analyste Atif Malik justifie cette révision par une dégradation attendue des prix de la mémoire : DRAM et NAND devraient reculer séquentiellement au cours des quatre prochains trimestres, avec un pic des prix seulement au deuxième trimestre fiscal de l’année prochaine. Un revirement net pour Citi, qui avait relevé son objectif de 1 200 à 1 400 dollars fin juin seulement.
Un dirigeant qui vend, des questions qui restent
La prudence des analystes trouve un écho dans les mouvements internes au groupe. Sanjay Mehrotra, le directeur général, a cédé environ 40 000 actions fin juillet pour un montant proche de 37,3 millions de dollars, selon une déclaration obligatoire auprès de la SEC. La transaction s’inscrit dans le cadre d’un plan Rule 10b5-1 mis en place dès janvier — un mécanisme automatisé qui prémunit contre les accusations de délit d’initié — mais elle a néanmoins alimenté les interrogations des investisseurs, d’autant que le titre est tombé jeudi à son plus bas niveau en deux mois.
L’investisseur Michael Burry, connu pour ses paris contrarians, a lui aussi fait parler de lui : il a constitué début juillet une position short sur Micron à 1 051,87 dollars et averti le 10 juillet d’une possible « mort par mille coupures » pour le commerce de l’IA.
Les optimistes tiennent leur ligne
Bank of America refuse pour sa part de céder au pessimisme. Vivek Arya a réaffirmé lundi sa recommandation d’achat et son objectif de 1 550 dollars, fixé fin juin près du record historique. Son argument : le repli d’environ 34 % depuis le sommet de juin intègre déjà un ralentissement qui n’a pas encore commencé. Même dans un scénario de chute de 30 à 40 % des prix de la mémoire en 2028, la banque estime le bénéfice par action à environ 100 dollars — bien davantage que lors du précédent cycle haussier de 2018. Certains analystes vont encore plus loin, avec des objectifs allant jusqu’à 2 000 dollars, en s’appuyant sur des contrats d’approvisionnement pluriannuels avec les hyperscalers qui pourraient sécuriser jusqu’à la moitié des revenus du groupe.
Côté produits, Micron a dévoilé vendredi, avec Microchip Technology, une solution de stockage complète en PCIe Gen 6 autour du SSD 9650 — présenté comme le premier disque de cette génération produit en série, destiné aux centres de données et aux charges de travail d’IA. Le groupe avance également sur son expansion américaine : le premier béton de sa nouvelle usine dans l’État de New York a été coulé le 9 juillet, dans le cadre d’un investissement stratégique pouvant atteindre 3 milliards de dollars.
Une pression sectorielle qui ne faiblit pas
Le mouvement de vente qui frappe Micron dépasse largement le cadre du seul titre. Mercredi, Western Digital, Applied Materials, Marvell, AMD et Nvidia ont tous reculé avec le fabricant de mémoire, dans le sillage de craintes sur des valorisations excessives dans l’IA et d’un ton jugé prudent après les résultats préliminaires de Samsung. S’y sont ajoutés des informations selon lesquelles le chinois DeepSeek travaillerait sur sa propre puce d’IA pour réduire sa dépendance à Nvidia et Huawei — un signe de concurrence nouvelle dans l’un des segments les plus porteurs du secteur.
Même les bonnes nouvelles peinent à rassurer. Amazon a relevé son plan d’investissement à 220 milliards de dollars en citant explicitement la hausse des coûts de la mémoire comme déclencheur — un signal théoriquement très positif pour la demande adressée à Micron. L’action a pourtant continué de baisser jeudi, illustrant la nervosité persistante des investisseurs sur la durabilité de la vague d’investissements dans l’IA.
Le dossier chinois, une épée de Damoclès politique
Au-delà des marchés, Micron mène un combat politique d’ampleur. Selon le Wall Street Journal, le groupe ferait pression sur l’administration américaine — notamment auprès du secrétaire au Commerce Howard Lutnick et du secrétaire au Trésor Scott Bessent — pour empêcher Apple d’utiliser des puces mémoire des fabricants chinois CXMT et YMTC dans ses produits vendus hors des États-Unis. Micron, qui se présente comme le seul grand producteur américain de mémoire, avertit qu’un recours des géants technologiques américains à des fournisseurs chinois affaiblirait la production nationale, quel que soit le marché final des appareils concernés.
Un groupe bipartisan de sénateurs, mené par le républicain Jim Banks et le démocrate Chuck Schumer, a d’ailleurs fixé à Apple une échéance au 21 août pour s’engager publiquement à ne pas acheter de puces auprès de CXMT et YMTC. Le dossier reste ouvert, et une issue défavorable à Micron pourrait peser structurellement sur la demande. Le concurrent chinois CXMT, récemment coté à la Bourse de Shanghai, pourrait par ailleurs monter en gamme dans la mémoire à large bande passante (HBM) à moyen terme.
Un rendez-vous décisif à l’automne
La guidance pour le quatrième trimestre fiscal — 50 milliards de dollars de revenus, plus ou moins un milliard, une marge brute d’environ 86 % et un bénéfice par action de 31 dollars, plus ou moins un dollar — constitue le prochain test majeur. Les résultats seront publiés le 29 septembre selon une source, le 22 septembre selon l’autre, après la clôture de Wall Street. D’ici là, l’action Micron restera un baromètre de la manière dont le marché arbitre entre la vigueur persistante de la demande d’IA et l’approche d’un cycle de prix moins favorable. Tant que la modération des prix esquissée par Citi ne se matérialise pas plus vite que prévu, et que la guidance du quatrième trimestre est tenue, le scénario des optimistes — adossé à l’objectif de 1 550 dollars de Bank of America — conserve une crédibilité certaine. Mais chaque séance de baisse rappelle que, dans la mémoire, le marché regarde toujours trois longueurs d’avance.
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