Le paradoxe est saisissant. Jamais Micron n’a affiché une santé opérationnelle aussi éclatante : un chiffre d’affaires record de 41,46 milliards de dollars au troisième trimestre 2026, en hausse de 346 % sur un an, un bénéfice par action de 25,11 dollars – bien supérieur au consensus de 21,39 dollars – et une capacité de production de mémoire HBM entièrement réservée jusqu’à fin 2026. Pourtant, l’action a perdu près d’un tiers de sa valeur depuis son sommet du 25 juin, où elle culminait à 1 103,80 euros. Vendredi, elle s’échangeait à 746,30 euros, soit un repli de 12,7 % en une semaine et de 17,7 % sur un mois. Ce décalage entre des fondamentaux au beau fixe et une chute boursière brutale interroge.
Deux forces se conjuguent pour expliquer cette correction. D’un côté, le spectre d’une concurrence chinoise grandissante s’est matérialisé avec l’annonce de l’introduction en Bourse de CXMT, le fabricant de DRAM basé à Hefei. L’opération, prévue le 27 juillet sur le STAR Market de Shanghai, pourrait lever jusqu’à 8,55 milliards de dollars (57,9 milliards de yuans), ce qui en ferait le plus gros IPO de l’année en Asie. Le prix d’émission est fixé à 8,66 yuans par action. Le groupe, désormais quatrième producteur mondial de DRAM avec 8 % de part de marché (contre 3 % auparavant), vise la production en série de mémoire HBM3 d’ici fin 2026 et étudie même un approvisionnement d’Apple – malgré les restrictions américaines sur la lithographie EUV. La perspective de voir ce concurrent mettre la main sur une partie du gâteau de l’IA pèse sur le sentiment.
De l’autre côté, un mouvement sectoriel plus large secoue les valeurs des semi-conducteurs liés à l’intelligence artificielle. Nvidia, AMD, Intel et SanDisk subissent simultanément des dégagements. Cette rotation suggère un rééquilibrage après une envolée presque verticale : en douze mois, Micron affiche encore un gain de 664,34 %, et le titre reste plus de sept fois au-dessus de son plus bas sur 52 semaines, touché à 90,64 euros en août 2025. Le RSI, à 40,9, s’approche du territoire survendu, et la volatilité annualisée sur 30 jours atteint 102,88 %. La dynamique haussière sans retour a cédé la place à un marché à double sens.
Les chiffres opérationnels de Micron continuent pourtant d’impressionner. Pour le quatrième trimestre, la société prévoit un chiffre d’affaires d’environ 50 milliards de dollars et une marge brute de 86 %. Seize accords d’approvisionnement à long terme, adossés à des acomptes totalisant 22 milliards de dollars, sécurisent la visibilité. Dans l’automobile, de nouveaux contrats ont été signés avec Qualcomm, Visteon, Harman, JOYNEXT, Denso, Astemo et Hyundai Mobis. La demande de mémoire pour l’IA agentique devrait encore ajouter 9 à 13 % à la croissance du DRAM, et le marché du HBM, estimé à 35 milliards de dollars en 2025, pourrait atteindre 100 milliards en 2028.
Du côté des analystes, la défiance n’est pas de mise. Mizuho a relevé son objectif de cours de 800 à 1 150 dollars, faisant de Micron son titre préféré dans la mémoire. TD Cowen vise 1 600 dollars, Citi 1 400, BofA 1 550 et Bernstein 1 300. Le consensus, qui compile 29 recommandations d’achat et une seule conservation, table sur un objectif moyen de 1 569,29 dollars – de quoi laisser entrevoir un potentiel de rebond d’environ 74 % par rapport au dernier cours. Les ventes d’initiés, notamment celles du PDG pour 46 millions de dollars près du sommet, s’inscrivent dans le cadre d’un plan de trading automatique Rule 10b5-1 mis en place fin janvier, sans valeur spéculative.
Les institutionnels, eux, ont profité de la faiblesse pour accroître leurs positions. CalPERS a augmenté sa participation de 46,2 % au premier trimestre, détenant désormais 3,19 millions d’actions évaluées à 1,08 milliard de dollars. Norges Bank, AQR et Vanguard ont également renforcé leurs lignes. En revanche, l’arrivée de SK Hynix sur le Nasdaq et les extensions de capacités de Samsung et SK Hynix ravivent le débat sur la pérennité du pricing power de Micron. Le marché se demande si la demande exponentielle de mémoire pour l’IA suffira à absorber l’offre supplémentaire, ou si le vieux cycle boom-bust refait surface à des niveaux de prix inédits.
La perspective de l’IPO de CXMT, la rotation sectorielle et la normalisation technique après un rallye de 664 % sur un an créent une zone de turbulence. Micron n’a jamais été aussi performant sur le plan opérationnel, mais la valorisation semble désormais intégrer des risques que les seuls résultats trimestriels ne peuvent dissiper. Le prochain rendez-vous – les chiffres de septembre – dira si cette correction n’était qu’une respiration dans une tendance haussière intacte, ou le signal d’un changement de régime plus profond.
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