La frontière entre fabricant de semi-conducteurs et financier de l’économie de l’intelligence artificielle n’a jamais été aussi mince chez Nvidia. Les annonces se succèdent ces dernières semaines, dessinant les contours d’une stratégie où le géant californien ne se contente plus de vendre des processeurs, mais s’immisce directement dans le financement des infrastructures qui les feront tourner.
Le dossier le plus emblématique est sans doute celui du campus que SB Energy, filiale de SoftBank, doit développer dans l’Ohio pour le compte d’OpenAI. Selon des informations confirmées lundi, Nvidia s’apprête à apporter une garantie pouvant atteindre 105 milliards de dollars pour permettre la location du site, tout en injectant 1,5 milliard de dollars directement dans le capital de SB Energy. Ce montant, pour colossal qu’il soit, marque toutefois un net recul par rapport aux discussions initiales : Reuters évoquait vendredi dernier une enveloppe de 250 milliards de dollars, finalement ramenée sous la barre des 120 milliards.
Un géant aux mille visages
Cette modération n’est pas anodine. Elle intervient alors que Nvidia multiplie les engagements financiers dans l’ensemble de la chaîne de valeur de l’IA. Début août, le groupe avait dévoilé, aux côtés d’Apollo, BlackRock, Blackstone, Brookfield, Goldman Sachs et KKR, des plateformes de financement destinées à mobiliser plus de 500 milliards de dollars de capitaux tiers pour l’infrastructure dédiée à l’IA. Jensen Huang, le directeur général, avait alors indiqué que Nvidia pourrait sécuriser jusqu’à 125 milliards de dollars, soit 25 % des transactions potentielles.
Le même mois, le groupe a confirmé son intention d’investir jusqu’à 3 milliards de dollars dans Lancium, le développeur du campus de centres de données Stargate au Texas. La première tranche, de 2 milliards de dollars, doit permettre à Nvidia de détenir environ 20 % du capital, avec une option pour une somme additionnelle d’un milliard sous réserve de l’atteinte de certains seuils.
TechCrunch a également relevé une dimension moins visible de cette stratégie : la construction d’un marché secondaire pour les anciens GPU, Nvidia s’engageant à absorber jusqu’à 25 % des dépréciations potentielles sur les garanties.
Entre prudence et appétit
La réduction de la garantie Ohio interroge sur les limites que Nvidia entend poser à son propre appétit. Les risques liés à la valeur résiduelle des actifs semblent avoir pesé dans la décision. Le signal est double : d’un côté, le groupe continue d’étendre son emprise financière sur l’écosystème ; de l’autre, il semble vouloir borner son exposition aux scénarios les plus incertains.
Cette ambivalence se reflète dans les cours de Bourse. L’action a clôturé mardi à 189,72 euros, en repli de 2,4 % sur la séance, après avoir déjà cédé 2,6 % la veille pour s’établir à 189,40 euros. Sur une semaine, le recul atteint 2,5 %. Les premières révélations sur l’offensive de financement de 500 milliards de dollars avaient d’ailleurs provoqué un mouvement de défiance de 2,9 % en début de mois.
Le titre conserve néanmoins une marge confortable : il évolue environ 36 % au-dessus de son plus bas sur 52 semaines (139,78 euros) et affiche une progression de 26 % sur douze mois. Depuis le début de l’année, le gain est de 18 %, même si le papier reste 6,5 % sous son sommet de 202,50 euros atteint en mai.
Le rendez-vous du 26 août
Les investisseurs attendent désormais avec une certaine fébrilité la publication des résultats du deuxième trimestre de l’exercice fiscal 2027, qui s’est achevé le 26 juillet. La conférence téléphonique, programmée le 26 août à 14 heures, heure du Pacifique, devrait permettre d’éclaircir l’impact de ces engagements croissants sur le bilan et le profil de risque du groupe.
En coulisses, la machine technologique continue de tourner. Reuters rapporte que Nvidia développe Nemotron 4, une nouvelle famille de modèles d’IA ouverte dont la plus grande version devrait dépasser les 1 000 milliards de paramètres. L’entraînement n’est toutefois pas encore terminé, et aucune date de sortie n’a été communiquée.
Côté demande, les signaux restent positifs. Le partenaire taïwanais Wistron a fait état d’une hausse de 128 % de son bénéfice trimestriel, portée par une production soutenue de serveurs destinés à l’IA.
Le marché, lui, peine à digérer l’ampleur du phénomène. Comment évaluer un acteur qui cumule les casquettes de concepteur de puces, d’investisseur immobilier et de garant implicite de dettes ? La réduction de la garantie Ohio, de 250 à moins de 120 milliards de dollars, peut se lire comme un signe de prudence salutaire. Elle peut aussi révéler que Nvidia lui-même commence à mesurer l’immensité des risques qu’il s’apprête à porter.
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